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Lettre n° 94 du G2S : budget 2018 – Janvier 2018

22032018
Lettre d’information du G2S
n° 94 Janvier 2018

Budget 2018 de la Défense

Proposée par le général Jean-Pierre Guiochon, cette lettre d’information a pour objet de dresser un point de situation sur le budget alloué au ministère des armées pour l’année 2018.

Il s’appuie principalement sur les documents produits en fin d’année 2017, par le ministère (projet de loi de finance et projets annuels de performance), mais également sur les comptes-rendus d’auditions d’autorités, au Sénat et à l’Assemblée nationale, au titre des travaux préparatoires au vote du projet de loi de finance 2018 ; il prend en compte quelques chiffres plus précis communiqués par des acteurs du dossier.

En finale, il nous a semblé utile de revenir sur le document de la Cour des comptes annonçant que le budget des armées de la France a d’ores et déjà atteint les fameux 2% du PIB. C’est le général Jean-Tristan Verna qui nous apporte son éclairage sur ce point qui n’a pas manqué d’être relevé par la presse.

L’année 2017 n’a pas échappé « au coup de tonnerre susceptible d’obscurcir l’embellie annoncée », comme l’indiquait dans sa conclusion l’article du G2S consacré au budget 2017. L’annulation des 850 M€ de crédits d’équipement destinés à financer le surcoût des opérations intérieures et extérieures a provoqué, non seulement la démission d’un CEMA, mais a apporté ses conséquences habituelles en matière de décalage « maîtrisé » de quelques programmes, tout en augmentant le report de charges pour les années suivantes, report à hauteur de 2,9 Mds€.

Ce report aurait pu encore fortement s’alourdir si les 700 M€ encore gelés n’avaient pas été débloqués dans les tout derniers jours de décembre.

Les paramètres de départ pour le budget 2018 ne sont donc pas optimaux. L’augmentation de 1,8 Mds € constitue surtout un signal politique, dans la mesure où les contraintes liées au maintien du déficit de l’État à un niveau inférieur à 3% du PIB, demeurent très fortes sur la construction des budgets des ministères régaliens.

La réalité de cette augmentation est minime, en raison du financement des mesures prises en conseils de défense de mai 2015 et avril 2016, de la budgétisation de la provision pour les OPEX portée à 650 M€1, et enfin de l’incidence des mesures de régulation prises en 2017. Elle ne permettra donc pas de financer les augmentations inscrites pour certains postes dans le budget 2018 sans recourir, une fois de plus, au décalage de quelques opérations déjà prévues.

Les armées sont soumises depuis de longues années à cette usante course de rattrapage de crédits annoncés, mais jamais totalement réalisés dans les échéances fixées. La « bosse de financement » est toujours bien présente et sa hauteur toujours significative. Il est probable qu’une seule loi de programmation ne permettra pas de la réduire sensiblement.

*

Le budget 2018 se caractérise par un montant de crédits de paiement (CP) de 34,7 Mds€, dont 200 M€ provenant de ressources exceptionnelles, et par un niveau équivalent d’autorisations d’engagement (AE).

Le programme 146 (équipement conventionnel des forces) est doté de 10,3 Mds€ en CP, pour des besoins estimés à 10,7 Mds€ (hors report de charges) ; cela assure notamment la livraison d’un satellite optique Musis, d’un avion de surveillance ALSR , de 2 Airbus 400M, de 8 hélicoptères NH 90, de 5 Hélicoptères Tigre, de 3 Rafale Armée de l’air, d’un retrofit Rafale Marine, et des 3 premiers VBMR2 pour l’armée de terre.

Les AE, d’un montant de 11,4 Mds€ pour des besoins de 12,7 Mds€ permettront de commander notamment, le successeur du missile Mica, le prochain standard du Rafale, les 3 premiers ravitailleurs MRTT sur les 12 prévus, le 5e sous-marin Barracuda sur les 6 prévus, 20 Griffon.

Le report de charges attendu pour le programme 146 est de 1,8 Mds€.

Le programme dissuasion est en augmentation passant de 3,6 Mds€ à 4,04 Mds€, caractérisant la montée en puissance budgétaire nécessitée par le renouvellement des deux composantes nucléaires, dont les coûts à l’horizon 2030 sont estimés à 30 Mds€. Il restera à intégrer ces besoins « sanctuarisés » dans les futures lois de programmation.

L’EPM (entretien programmé des matériels) d’un montant de 3,82 Mds€ , en augmentation de 450 M€, reste encore inférieur au besoin supplémentaire estimé à 1 Md€ pour faire remonter à des niveaux acceptables (supérieurs à 50%) la disponibilité technique opérationnelle (DTO) des matériels très utilisés en opérations ou trop âgés ; il n’est pas acceptable notamment que des matériels aériens (avions de transport et hélicoptères) aient une disponibilité variant de 19% à 40%, alors que la faiblesse de notre capacité en transport aérien est une lacune amplement soulignée depuis plusieurs années.

L’autre incidence de cet EPM insuffisant est la difficulté à réaliser un entraînement régulier et efficient de nos forces qui ne disposent pas des matériels suffisants en état de marche pour atteindre les objectifs de journées d’activités opérationnelles. Depuis de nombreuses années, les chefs d’état-major d’armées insistent sur l’impérieuse nécessité de retrouver des marges de manoeuvre acceptables afin d’éviter la pérennisation de postures d’armées à deux vitesses, reposant sur un système d’entraînement différencié imposé par ces contraintes.

Les crédits de fonctionnement, du même niveau que celui de 2017, soit 3,9 Mds€, sont encore insuffisants pour améliorer sensiblement la vie quotidienne des unités. Il y a là un vrai problème de fond qu’il importe de mettre sur la table afin d’obtenir une amélioration significative à inscrire dans la prochaine loi de programmation. La débrouillardise et le dévouement des personnels ne peuvent constituer les seules réponses à ce qui est souvent et trop légèrement considéré comme une variable d’ajustement, balayée d’un revers de main par des décideurs, qui oublient ou ne connaissent pas objectivement la réalité de la situation.

Dans le domaine infrastructure, le montant de 1,5 Md€ soit 330 M€ de plus qu’en 2017 -mais comprenant 140 M€ issus de cessions immobilières toujours aléatoires -permet de poursuivre l’adaptation des installations accueillant les nouveaux systèmes d’armes et la sécurisation des implantations des forces, mais n’améliore pas les crédits d’entretien toujours inférieurs aux normes retenues pour les administrations de l’État. Là encore, on doit se contenter du minimum.

*

S’agissant de l’armée de terre, le budget 2018 reste juste acceptable, sans corriger durablement les faiblesses ou lacunes constatées depuis longtemps.

Les livraisons et les commandes de matériels assurent le renouvellement prévu des systèmes d’armes, tant dans les domaines de la protection (premiers matériels Griffon et Jaguar3 du programme Scorpion, missile moyenne portée (MMP)), de la projection (hélicoptères Tigre et NH90), que de la capacité de combat individuelle (Fusil HK 416), ou des moyens de commandement (système informatique de combat Scorpion (SICS), poste radio de contact). Ce renouvellement ne comble pas les retards de mise en service et les décalages de cibles décidés antérieurement et pesant sur des capacités opérationnelles majeures.

Le programme Scorpion a subi un retard général de 4 ans, accompagné de plus par une diminution significative de cibles, celui du missile MMP également. La réduction de la cible artillerie impose maintenant le renforcement de 32 canons Caesar du parc actuel, dont le potentiel subit une usure inquiétante liée à son emploi à l’entraînement, comme en opérations (Irak). Le remplacement des engins de combat du génie devient aussi une autre priorité.

Par ailleurs, la politique de renouvellement des matériels pose la question de son économie au regard des coûts du maintien en condition opérationnelle (MCO) des matériels, soulevée récemment par le CEMAT. Retarder l’entrée d’un nouveau système d’armes, c’est prolonger un matériel ancien dont le coût d’entretien grandissant inexorablement est inversement proportionnel à son efficacité opérationnelle résiduelle. À cet égard, l’exemple de la mise en service du Griffon est instructif : le coût d’un Griffon neuf est de 1,5 M€, celui de la rénovation d’un VAB « Ultima » de 1,4 M€ ; dans ces conditions financières, l’accélération de la chaîne de production du Griffon, pour un surcoût annuel de 20 M€, permettrait de disposer en 2025 de 1310 engins au lieu des 800 prévus, évitant ainsi la revalorisation de 460 VAB.

Le budget activités et entraînement, d’un niveau de 157 M€ est susceptible de porter le volume des jours d’activités à 82 jours pour 81 jours en 2017. « Effort » qui reste encore très loin de l’objectif des 100 jours inscrit dans deux lois de programmation antérieures, mais jamais atteint. Le besoin financier supplémentaire acceptable serait de 10M€ par an, effort très modeste à comparer avec le niveau de financement annuel consacré par les 2 autres armées à ce même poste.

L’EPM des matériels terrestres, avec 506 M€, soit 15% d’augmentation, permet de poursuivre le plan MCO 2025 visant à faire passer le ratio de la maintenance étatique de 90 à 60% au profit de la maintenance privée passant de 10 à 40%, de réaliser les Grandes visites pour le Caesar et le VBCI et de passer des marchés de soutien VAB, VBL. Néanmoins, il manquerait de l’ordre de plus de 100 M€ par an pour prendre en compte notamment le soutien des moyens Scorpion et la remontée rapide des jours d’activités et d’entraînement.

L’EPM des matériels aériens de l’armée de terre, avec 373 M€, soit 10% d’augmentation, permet de mieux passer les marchés de soutien du TIGRE et du NH90, dont la disponibilité technique demeure encore insuffisante. Les pilotes pourront effectuer 173 heures de vol (164 en 2017) pour une cible affichée en programmation de 180.

Les petits programmes, (munitions, optronique, équipements de spécifiques, SIC) qui concourent à l’accompagnement et à la cohérence de l’emploi des systèmes d’armes « majeurs » ont été souvent les laissés-pour-compte des constructions budgétaires. Dotés de 189 M€, ils parent à l’essentiel, mais le niveau satisfaisant serait au minimum de plus de 200 M€ par an, pour renouveler certaines capacités opérationnelles spécifiques indispensables à l’efficacité de l’ensemble.

Enfin, pour ce qui concerne l’infrastructure, le montant de 179 M€ permet seulement de réaliser les travaux liés à l’arrivée des matériels Scorpion et de poursuivre ceux liés à l’installation de la 13e DBLE au Larzac et du 5e RD à Mailly.

Au bilan, ce budget 2018 reste en deçà des ambitions affichées : il ne permettra pas à l’armée de terre d’amorcer d’emblée la remontée en puissance espérée, sur le chemin la menant en position de 1e armée de terre en Europe…

*

En conclusion, le budget global prévu pour les armées n’est pas un budget de renouveau, voire de rupture ; il s’inscrit simplement dans la trajectoire financière définie par le quinquennat précédent lors des conseils de défense de 2015 et 2016. Il peut aussi être considéré comme un budget en trompe-l’oeil, dans la mesure où l’augmentation si lourdement soulignée est déjà gagée par les incidences des mesures de régulation de 2017 et les décisions prises au cours des deux années précédentes.

Il soulève plusieurs questions relatives à la future loi de programmation et aux objectifs qui semblent lui avoir été définis par la Revue stratégique de défense et de sécurité d’octobre 2017.

1. Ce budget, et à condition qu’il ne soit pas lui aussi soumis en cours d’année à des mesures de régulation budgétaire, n’est pas de nature à constituer une marche haute permettant d’aborder dans de bonnes conditions les annuités suivantes de la future loi de programmation 2019-2024. À cet égard, la Revue stratégique, préparatoire à cette loi, a défini de nombreuses missions, dont certaines nouvelles, et dans le cadre souligné « d’un modèle d’armée cohérent, complet, capable de mener des opérations sur tout le spectre de la plus haute à la plus basse intensité ». Cet objectif ambitieux nécessitera des capacités opérationnelles adéquates, adaptées à l’exécution de ces missions. Ce qui implique des investissements financiers très conséquents ne se heurtant pas à des contraintes administratives et législatives.

Or, la récente loi sur la programmation des finances publiques pour 2018-2022 limite le reste à payer (RAP) au niveau de celui de 2017. Ce RAP est constitué par les engagements financiers (commandes passées, reports de charges successifs, intérêts moratoires…) non encore couverts par des crédits de paiement. Le niveau du RAP pour le budget des armées est estimé à 50 Mds €, dont 30 pour les équipements. Ce niveau constituera donc un frein puissant aux investissements à envisager répondant aux besoins de la future loi de programmation. L’équation financière de celle-ci sera donc très compliquée à résoudre.

2. Par ailleurs, les perspectives budgétaires pour les armées sont à considérer dans le cadre d’une stricte adéquation entre les missions imposées et les moyens attribués afférents. C’est le principe de réalité et d’efficacité sur le terrain qui doit d’abord prévaloir, et non celui d’une approche technocratique et assez irréaliste de pourcentage de PIB, qui reste une référence aléatoire. Cette problématique du pourcentage de PIB, dont celui devenu mythique des 2%, fait l’objet d’un renvoi particulier en fin d’article.

3. Enfin, le souhait très estimable de disposer d’armées françaises se classant les premières en Europe suppose un effort budgétaire très significatif, volontariste et de longue haleine, car on ne peut rattraper en quelques années seulement, deux décennies de réduction du format des armées et d’attrition continue de leurs capacités opérationnelles, alors que les missions ont été amplifiées. Nos voisins britanniques et allemands ont bien compris qu’il leur fallait aussi engager cet effort, comme l’évoquait l’article du G2S sur le budget 2017 ; ils prévoient donc respectivement 47,3 Mds€ en 2018 pour les premiers, 41,9 Mds€ en 2018 et 43 Mds€ en 2019 pour les seconds.

C’est à l’aune de ces éléments qu’il importe d’apprécier, d’une part, les efforts qui seront prévus dans notre prochaine loi de programmation et, d’autre part, la dimension européenne qui lui sera donnée.

Vous avez-dit « 2% » ?

Fin 2017, un document de la Cour des Comptes sur l’exécution de la LPM 2014-2019 a eu pour écho principal dans la presse que « la France est dès à présent à 2% du PIB pour sa défense ». Sous-entendu « Halte au feu (budgétaire) ! »

Que faut-il en penser ?

Ponctuellement et comptablement, la Cour a raison. Selon les années, le bilan final des dépenses effectuées au titre de la défense approche, voire parfois dépasse, le niveau des 2% du PIB. Ce sera notamment le cas pour le bilan 2016, année où les surcoûts OPEX ont été intégralement financés par les autres ministères. En effet, ce bilan est établi avec les normes utilisées au sein de l’OTAN4 et inclut le paiement des opérations, qui en France est en grande partie mutualisé entre les différents ministères, en cours d’exécution budgétaire.

4 Les règles de l’OTAN impliquent de prendre en compte les budgets exécutés (et non les budgets votés), avec ou sans pensions selon les cas (les deux options sont possibles) et pour les pays qui ont une gendarmerie militarisée, 5% de son budget, norme forfaitaire (sans doute surévaluée en régime normal) supposée traduire son engagement dans les opérations militaires (la prévôté, les escadrons de gendarmerie mobile envoyés sur certains théâtres d’opération…).

On peut avancer trois idées sur ce sujet des 2%.

1. C’est une notion floue, dans la mesure où selon la position de l’observateur (avant ou après l’exécution budgétaire, avec ou sans pensions, avec ou sans OPEX, avec ou sans les crédits de coopération militaire, etc.), on peut mettre en avant à peu près tous les pourcentages entre 1,5 et 2,2%, d’autant que le PIB est lui-même un agrégat difficile à stabiliser, dont le montant réel n’est disponible qu’avec un décalage de deux ou trois ans.

2. Un objectif de pourcentage du PIB doit avoir du sens. Il a été fixé par l’OTAN (ou plutôt officialisé) lors du sommet de 2014, pour placer les Alliés sur une tendance à la hausse de leur effort de défense, puisque la plupart d’entre eux se situent en deçà de 2% du PIB, et surtout très en deçà des 20% de dépenses d’équipement au sein de leur budget (ce qui n’est pas le cas de la France qui se situe à près de 50%).

3. La norme de dépenses en rapport avec le PIB doit mesurer un effort de défense pour « préparer la guerre » et non un effort de guerre, pour « faire la guerre », puisque l’effort de guerre ne peut pas être limité par les ressources mais doit couvrir les nécessités de la conduite des opérations. Il est donc aberrant d’inclure le coût des opérations dans le calcul. Il en va de même pour les pensions, qui mesurent un effort du passé…

La question qui se pose donc est celle de l’ampleur de l’effort financier que la France doit produire pour développer et entretenir les capacités qu’elle estime nécessaires à sa posture stratégique.

Pour revenir aux 2%, sans doute la communauté de défense, et ses représentants, ont-ils eu tort de s’accrocher trop longtemps à ce symbole, dès lors que les attentats de 2015 et la réévaluation des menaces qui en a découlé avaient inversé dans l’opinion et chez les responsables politiques la tendance à la baisse des moyens de la défense et que des mesures avaient été prises pour l’inverser, tant en matière d’effectifs que d’équipements, sans oublier les besoins de la dissuasion nucléaire, spécificité française en Europe. Dans ce contexte, le discours sur la dynamique des 2% devenait d’autant moins utile au débat que d’évidence il était probable que 2% ne suffiraient pas à financer l’ambition stratégique nationale…

C’est d’ailleurs ce que la Cour des Comptes écrit, dans son document de fin 2017 :

« L’ensemble de ces éléments (d’analyse des besoins capacitaires) conduit à des besoins de financement en croissance et justifie que la Nation consacre un effort additionnel au bénéfice de sa défense sans avoir besoin de recourir à l’attribution forfaitaire d’un pourcentage du PIB.

La Cour considère en effet qu’une programmation financière ne peut être fondée sur un objectif forfaitaire de dépense : la dépense doit résulter de la mise en oeuvre d’objectifs politiques et militaires dans un cadre budgétaire donné, et non d’un objectif fixé a priori ».

On ne peut être plus clair pour dire que 2% ne peut pas être un objectif a priori, et qu’il faut mettre sur la table non des %, mais des milliards d’euro, le montant de 50 milliards en 2025 étant celui annoncé par le Président de la République, hors OPEX et hors pensions.

Sans doute, si l’on n’y comptabilise ni les OPEX, ni les pensions, un niveau de 2% serait-il compatible avec les besoins, à condition que les prévisions de croissance du PIB se réalisent et que les besoins de la dissuasion soient correctement évalués et lissés.

Mais en tout état de cause, à partir du moment où c’est l’ambition stratégique qui prime, il faut se résoudre à abandonner toute référence forfaitaire rapportée au PIB et faire une évaluation chiffrée donnant au système de défense français le pouvoir d’achat suffisant pour constituer et entretenir sur la durée les capacités nécessaires pour remplir les missions qui lui sont fixées par les autorités politiques.

Financer les opérations relève d’une autre logique…

1 Contre 450 M€ jusqu’ici.

2 Véhicule blindé multi-rôle, appelé Griffon, et remplaçant le VAB.

3 Le Jaguar remplacera l’AMX10 RC et l’ERC90 Sagaie.

4 Les règles de l’OTAN impliquent de prendre en compte les budgets exécutés (et non les budgets votés), avec ou sans pensions selon les cas (les deux options sont possibles) et pour les pays qui ont une gendarmerie militarisée, 5% de son budget, norme forfaitaire (sans doute surévaluée en régime normal) supposée traduire son engagement dans les opérations militaires (la prévôté, les escadrons de gendarmerie mobile envoyés sur certains théâtres d’opération…).

Général de corps d’armée (2S) Jean-Tristan VERNA




Débat : la France doit avoir une armée forte – lettre de l’ASAF – juillet 2016

18072016

ASAF

Nous publions l’éditorial de la lettre de juillet de la lettre de l’ASAF (consultable sur : www.asafrance.fr)

Des réalités qui balaient les idéologies.

L’armée, engagée dans l’urgence pour protéger les Français après les attentats de 2015, voit remis en cause, à juste titre, son emploi dans la durée comme force supplétive de la Police et de la Gendarmerie. Elle doit en effet demeurer l’ultime recours de la Nation dans les missions de guerre tant à l’extérieur que sur le territoire national, notamment contre les « métastases françaises » de l’islam radical, dès lors que les forces de sécurité intérieures se trouvent confrontées à un ennemi qui dépasse leurs capacités de « maintien de l’ordre ». Cet ennemi intérieur, souvent de nationalité française, qui a séjourné en Syrie et en Irak, doit être combattu avec la même vigueur qu’à l’étranger. Il constitue, aujourd’hui et quoi qu’écrive notre ministre de la Défense[1], une cinquième colonne meurtrière.

L’opinion publique est maintenant convaincue de la nécessité d’accroître l’effort de Défense pour moderniser et renforcer les capacités de notre armée[2]. La France sait en effet qu’elle ne peut et ne doit pas confier, même partiellement, sa défense à une autre nation tant que la défense européenne demeure une utopie.

Par ailleurs, comment nier qu’une forme de patriotisme qui se développe depuis plusieurs années s’est vigoureusement exprimée en France durant l’Euro de football ? Il rappelle aux responsables politiques la place centrale qu’occupe la Nation dans le cœur de nos compatriotes, de même que leur attachement très profond aux symboles contribuant à son unité.
Des marées de drapeaux, l’hymne national entonné et repris avec force partout en France ont exprimé la volonté de tout un peuple réuni et affichant sa fierté d’être français de gagner.
Cette image marque aussi le refus de la défaite, la soif de vaincre, la volonté de réussir grâce à l’esprit d’équipe et de camaraderie. « Se sacrifier pour l’équipe de France » illustre bien l’esprit qui animait les « bleus ».

Mais pour donner confiance à un pays et relever avec succès les défis, il faut un capitaine et une stratégie claire fondée sur le courage, la franchise et la détermination. Il faut cesser de dénigrer notre passé et ne pas donner comme exemple aux jeunes Français un homme qui, à 20 ans, avait insulté notre drapeau d’une manière détestable. En persistant sur cette voie, la classe politique se situerait à contretemps des aspirations profondes du peuple français, qui vient de manifester une fois de plus sa capacité de se réunir sur un projet, pour peu qu’il le comprenne et qu’il y ait un chef.

La France doit demeurer souveraine et influente.

L’OTAN permet aux États-Unis d’exercer une très forte influence pour interdire la construction d’une véritable puissance européenne indépendante grâce à la garantie de défense que, seuls, ils peuvent donner aux pays européens et notamment à ceux de l’Est.

À cet égard, reconnaissons que le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN, loin d’inciter nos alliés à bâtir une défense européenne, n’a, à ce jour, produit aucun des résultats escomptés. En revanche, cette réintégration contribue à brouiller notre position politique aux yeux du monde et en particulier ceux de la Russie et des pays arabes, qui la confondent avec la politique des États-Unis.

A contrario, les armées constituent pour la France un instrument indispensable à l’influence mondiale qu’elle souhaite avoir. Notre pays  reste l’un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU, ce que n’est pas l’Allemagne. Il  dispose d’une force de dissuasion nucléaire réellement indépendante, ce que n’a pas la Grande-Bretagne.
Par ailleurs, notre pays possède la deuxième zone économique exclusive du monde (11 millions de km2) grâce à ses départements et collectivités d’outre mer.

En outre, la France a signé des accords de Défense, en particulier avec nombre de ses anciennes colonies africaines ; elle devrait de pouvoir les honorer sans avoir recours à l’aide d’alliés européens ou américains, d’autant que ces pays bénéficient d’une aide au développement spécifique et appartiennent à l’espace francophone.

Enfin, la France dispose d’une industrie de Défense couvrant la plupart des secteurs d’intérêt militaire, mais il est clair que, malgré les résultats remarquables qu’elle a enregistrés récemment à l’exportation[3], elle doit poursuivre ses efforts pour améliorer ses compétences, ses capacités et préparer l’avenir. Sans budget de la Défense accru, les grands industriels pourraient être tentés de privilégier le secteur civil, de nombreuses PME disparaîtraient et nous perdrions alors notre autonomie technologique, ainsi que l’approvisionnement national de nos armements.

Les exportations permettent non seulement de financer davantage la recherche qui permettra à nos forces de disposer de meilleurs équipements mais aussi d’améliorer notre balance commerciale et de favoriser les partenariats stratégiques avec des pays clefs. De plus, la vitalité de l’industrie de Défense permet de développer des technologies, dont nombre d’entre elles irriguent l’industrie civile, dans des centres de recherche qui sont situés en quasi-totalité sur le territoire national.

En lisant les programmes relatifs à la Défense qui ont été diffusés récemment dans la perspective de l’élection présidentielle de 2017 (2 % du PIB en 2025 !), on ne peut qu’être stupéfait par la contradiction entre l’ambition affichée et les moyens qui sont prévus d’y être consacrés. À croire que le monde ne change pas et que la situation est satisfaisante ! À ce rythme, nous courons à la catastrophe…

[1] J. Y. Le Drian, Qui est notre ennemi ? Ed. Cerf – mai 2016

[2] Sondage réalisé en janvier 2015 par l’IFOP pour la Dicod.

[3] Il faut noter que les matériels exportés ont été conçus et développés il y a plus de 20 ans quand la part du PIB consacré à la Défense était près de 2 fois plus important qu’aujourd’hui.




Colloque : les 70 ans de la promotion « VICTOIRE »

28102015

victoire

La Promotion « Victoire » a rassemblé à Coëtquidan, en juillet 1945 pendant 5 mois, 2.000  élèves engagés  pour la guerre et d’origine différente: étudiants désirant devenir élèves-officiers de réserve et  militaires voulant rester dans l’armée active.  

Soixante-dix ans après, à l’initiative de l’un d’entre eux, évadé de France, combattant de la 1° Armée devenu Ambassadeur de France, les survivants ont décidé d’organiser le 26 octobre après-midi à l’école militaire Paris un colloque pour transmettre aux jeunes quelques éléments de leur aventure collective.

Dans ce cadre, après une introduction historique du Pr Weiss, un rappel du douloureux problème de la gestion des effectifs (épuration, intégration, dégagement des cadres,…) par le général (2s) Jean Delmas, historien et ancien chef du SHAT, un exposé de l’ambassadeur Jacques Morizet sur les officiers de réserve et les carrières civiles des membres de la Victoire ayant été amenés à quitter l’armée, le GAR (2s) Jean Delaunay, ancien CEMAT,  a été  chargé de rappeler ce que fut la vie des officiers de carrière pendant la période 1945 /1985. Son texte figure ci-après.

Pour ceux qui sont intéressés par l’action de cette promotion hors norme, l’adresse de son site à copier dans votre navigateur : http://promotion.victoire.comeze.com/

 

Remarque préalable. Mon point de vue, relativement serein, est celui d’un homme particulièrement chanceux à tous égards. Mais j’ai des camarades qui ont  connu bien plus d’épreuves  que moi et bien moins de satisfactions, certains restent même amers devant l’injustice de leur sort. Après nos morts, c’est à eux que va ma pensée.

Cela dit, je donnerai d’abord ma vision générale des choses, ensuite mon témoignage personnel.

***

« Ayant bénéficié dans notre jeunesse de l’exemple de nos parents, acteurs de la guerre de 1914/18, témoins nous – mêmes  de la débâcle de 1940, marqués par l’Occupation et ayant déjà une certaine expérience de la guerre avant de rejoindre Coëtquidan en 1945, nous avons traversé ensuite, en tant qu’officiers , une période de grands bouleversements : suites du 2° conflit mondial, décolonisation, guerre froide, révolution des techniques et des mœurs.

Notre vie militaire a été très marquée par les guerres d’Indochine et d’Algérie et leurs issues frustrantes pour nous. Nous avons été ensuite engagés à fond dans l’évolution de l’armée et de la société après 1968.

Nous avions vécu la Victoire de 1945 mais nous avons enduré ensuite de grandes souffrances :

- souffrance dans notre corps : 205 morts au combat, plus beaucoup de blessés et malades …

- souffrance dans notre cœur : des séparations familiales renouvelées de 27 mois chacune, la mort de frères d’armes, l’abandon de populations dont nous avions la charge…

Sans compter le sentiment d’être, malgré nous, partie prenante d’échecs répétés: de Caobang aux accords d’Evian…

- Souffrance dans notre esprit : perception d’un décalage entre notre vision à nous des choses (engagement complet, corps et âme, dans la mission) et celle du pouvoir politique (Général de Gaulle y compris à propos de l’Algérie);

et perception d’un autre décalage entre nos Valeurs et nos soucis, d’une part, et les préoccupations de nos concitoyens et les messages de l’intelligentsia, d’autre part

-  Nous avons dû nous réadapter fréquemment à des réalités nouvelles guerrières et humaines : adversaire et terrain notamment.

-  Nous avons ‘’fonctionné’’ surtout au dévouement à la Patrie et  au sens du devoir, d’où notre modeste  satisfaction de ce jour…

-  Cela dit, le fait d’avoir surmonté tant d’épreuves et d’incompréhensions a ancré en nous une conviction : au-delà des pertes, des frustrations, des renoncements politiques, la vie vaut la peine d’être vécue, y compris dans l’armée, à condition, comme disait Lyautey, « de n’être pas que militaire ».

***

Je vais dire maintenant à grands traits ce que j’ai vécu personnellement.

1/ S/Lieutenant en Algérie

De Lattre nous avait dit à Coët : “ Donnez à vos recrues un supplément d’éducation physique, civique et morale“.  Nous nous y sommes appliqués dans les fameux camps légers, à travers sa méthode très virile, axée sur le parcourt de combat.  J’ai ainsi instruit des jeunes spahis  en Algérie pendant 2 ans en alternance avec des tournées de présence dans le bled qui m’ont permis de découvrir sa beauté et sa misère.

J’y ai eu au moins deux occasions de craindre que ça ne tourne mal:

- l’inspection du Général Leclerc à Médéa en 1947 avait dégénéré sous mes yeux en manifestation anti française au grand mécontentement de notre héros, qui allait d’ailleurs mourir quelques mois après.

- lors des premières élections Algériennes, j’ai été envoyé en catastrophe au secours de la gendarmerie de Champlain assiégée par une foule déchainée. Nous l’avons dégagée de justesse en tirant en l’air.

Et ceci se passait, dans un contexte  éprouvant, le pays paralysé par la grève générale sous l’influence des communistes, nos premiers volontaires partant en Indochine en plein dégagement des cadres militaires ! …

2/Lieutenant en Indochine

Alors qu’au Tonkin se livrent déjà de dures batailles, je suis affecté au 1/5° cuir, chargé de protéger la route de Dalat. Son PC est au km 113, là où, un mois avant, le convoi a été anéanti et le Lt Col de Sairigné tué. 108 carcasses de camions brûlés me font mesurer la ruse, la patience et l’astuce de notre adversaire capable de monter une telle attaque. Commandant d’escadron par intérim, je prends en compte un matériel misérable, la moitié des AM Coventry sans pneus. Je tiens à reconnaitre les environs et à ma première patrouille dans la forêt primaire sous la pluie, je rencontre un tigre…  moins agressif que les sangsues… Dans le poste, une tribu Moï nous construit des huttes de bambous. Bientôt nous rejoignent des  engagés cambodgiens dont nous ferons vite des cuirassiers dans le cadre du jaunissement de nos troupes. Bref, je suis vite mis dans le coup.

A Noël, l’escadron, partiellement complété avec des scout-cars US et confié à un capitaine, relève à Dautieng, au nord Cochinchine, les spahis qui y ont subi des pertes. Nos 30 blindés sont répartis sur 40 km. En plus du reste, je deviens officier de renseignements du quartier. Il comporte deux grandes plantations d’hévéas, symboles et fleurons de la colonisation française, donc objectifs de choix pour les viet !

Je ressens là l’impression de devoir agir à l’aveuglette alors que l’adversaire sait tout de nous et nous attaque ou nous harcèle sans répit. Je suis gravement blessé à la main droite en aout 1949 mais je peux revenir assez vite à mon poste. Comme au Tonkin, l’année 1950 est pour nous mouvementée.

Le 25 janvier, responsable du convoi retour, j’ai une intuition subite : « Ils sont là ! » Je fais ouvrir le feu à priori: ils étaient bien là, leurs mines immobilisent mes AM mais c’est moi qui ai créé la surprise…

Le combat s’engage. Nos munitions s’épuisent. Notre camarade Thierrens arrive à temps !

Et, si je puis dire,  la fête continue jusqu’à la fin de l’année. Exemple, un pont, vital pour nous, est détruit 3 fois par les Viet et nous le reconstruisons à chaque fois.

Deux mois après mon départ, le capitaine, mon successeur à la tête de l’escadron, est tué, ainsi que mon meilleur camarade. C’est dire ma chance !

***

Mais beaucoup des nôtres, les fantassins notamment, ont vécu tout cela, en bien pire au Tonkin, au cours de deux ou trois séjours… alors que grandissait la détermination de l’adversaire, son emprise sur la population et la puissance de ses moyens avec l’aide chinoise.

C’est pour cela que la chute de Dien Bien Phu en 1954 est pour nous un choc moral atroce.

Mais, pendant ce temps-là, la guerre froide se développe ailleurs.

 

3/Capitaine pendant la guerre froide

En 1951, les USA font  un colossal effort pour réarmer leurs alliés dans le cadre du PAM. Capitaine, je peux ainsi commander pendant plus de 3 ans en Allemagne un escadron de 22 chars Patton tout neufs, ceux-là,  au sein de la 5° DB face au rideau de fer.

Nos appelés sont excellents (comme plus tard en Algérie), nous sommes souvent en manœuvres.

Notre  moral est élevé, d’autant plus que beaucoup d’entre nous- dont moi-  se marient à cette époque.

La Toussaint sanglante devait rapidement mettre un terme à cette relative euphorie :

 

4/ Algérie 54/62

En 1955/ 56, les fermes  brûlent là-bas et des renforts sont prélevés sur les FFA. Parmi eux,  la 5° DB, sans ses chars,  est implantée dans l’Ouarsenis : mon ancien escadron aux ordres d’un autre capitaine apprend à mener patrouilles à pied et embuscades de nuit.

1957 La funeste bataille d’Alger oppose nos paras aux terroristes de la Kasbah… Initiée par les porteurs de valises du FLN, la calomnie s’installe au quartier Latin.

Pendant ce temps, le service militaire est porté à 24 mois et les réservistes sont rappelés. Les effectifs atteignent ainsi 500.000 H. Le quadrillage territorial est plus dense qu’en Indochine, mais la prise en main de la population par le FLN  augmente chaque année.

Pour pallier cette situation, les SAS prennent en charge l’administration de certaines régions en menant de front éducation populaire, soins médicaux et action psychologique. Elles créent de nombreuses harkas dont beaucoup nous sont restées fidèles jusqu’à la fin.

De même, le « Service de la Jeunesse » encadré par l’armée entame (trop tard) la formation de cadres qui échappent à la propagande adverse

En ce qui me concerne, de 1956 à 1959, je sers en état-major mais je suis souvent sur le terrain, je vois que les bouclages et ratissages contre les bandes sont souvent décevants car l’adversaire est prévenu par les petits bergers et s’esquive. Je vérifie combien la qualité des cadres est déterminante dans ce type de guerre. Je vois notamment de mes yeux l’arrivée d’un Bigeard à Saïda  changer immédiatement la donne.

 

Le 13 mai 1958, le Général de Gaulle est appelé au pouvoir,

Cela suscite initialement en Algérie de grands espoirs, d’autant plus que, sur le plan militaire, le plan Challe porte vite ses fruits: les commandos de chasse font partout changer la terreur de camp, les barrages frontières remplissent leur office, l’utilisation tactique de détachements héliportés devient courante.

En 1960, nos succès opérationnels sont confirmés mais l’évolution du contexte politique exaspère beaucoup de pieds noirs et de militaires, ceux qui ont fait l’indochine notamment.

Je suis à cette époque à l’école de guerre à Paris mais, de loin, je sens la révolte gronder.

 

Avril 1961 le putsch

Ce mois-là, nous sommes détachés en préfectures. Pour des raisons familiales, je dois cependant revenir quelques jours à Alger. Parmi mes camarades, il n’est question que de l’imminence du putsch:

l’excitation des uns et la réticence des autres, ainsi que l’absence totale de secret, me laissent sans illusion sur ses chances de succès.

A l’ESG, son issue fait naitre, hélas, un climat assez malsain parmi nous. Le stage est interrompu et nous sommes mutés en quelques jours, certains étant par la suite chassés de l’armée.

Je garde un souvenir d’autant plus attristé de cette période que, entre autres, 4 de mes proches viennent de tomber en Algérie : Ciavaldini et Vaillant à la tête de leur escadron, Figuier s’est suicidé après l’échec du putsch et Bourgogne est assassiné par l’OAS.

 

1962 Indépendance algérienne

Nos troupes reviennent progressivement en métropole. Beaucoup de régiments sont dissous.

Ceux qui restent là-bas voient les pieds noirs quitter leur maison et savent que le FLN massacre nos harkis, sauf les quelques centaines évacués en dépit des ordres officiels.

A ce moment, une partie de nos camarades, parmi les meilleurs, quitte l’armée, d’autres n’y restent que “pour la gamelle“ et un petit tiers garde son idéal. Je crois être de ceux-là et, devenu chef de l’instruction tactique à Saumur avec un 4° galon, j’essaie de redonner du moral à ces jeunes qui s’étaient donnés à fond là-bas.

 

Témoignage particulier. Nous sommes quelques dizaines d’officiers venant  de partout et convoqués à Strasbourg par le Général de Gaulle, un jour d’hiver 1962, glacial à tous égards. Il nous dit en substance:

On me dit que vous avez du  vague à l’âme à propos de l’Indochine et de l‘Algérie. Je vous ordonne d’oublier cette période et cette forme de guerre! Tournez la page. Le danger est à maintenant à l’Est. Votre mission est désormais d’adapter l’armée de terre à la dissuasion avec emploi éventuel de l’arme nucléaire.»

Et je me dis : “Désolé, Mon Général, je ne suis pas près d’oublier la réalité de la guerre révolutionnaire  faite d’intimidation des foules par la terreur et l’endoctrinement … notre puissance de feu étant mise en échec par la ruse, la surprise et le contrôle de la population. »

J’avais d’ailleurs écrit sur ce thème mon mémoire de l’ESG en 1961 car j’avais l’intuition que nos successeurs auraient besoin, eux, de réapprendre à la faire, cette guerre-là. En 2015, il me semble que c’est bien le cas ! En 1985, j’écrirai de même « la Foudre et le Cancer ».

 

L’après Algérie,

Je participe à différents postes à Paris et en province à la transformation de l’Armée de terre.  Face à la menace soviétique, elle comprend notamment un corps de bataille de 5 divisions type 59.

Innovation de taille, elles possèdent chacune un régiment Pluton capable de lancer des armes nucléaires tactiques.

 

Trois  souvenirs personnels 

1966, Lt colonel en Alsace, j’ai à nouveau la surprise d’être, avec d’autres, convoqué à Paris derrière un parterre étoilé. Le Général de Gaulle nous annonce qu’il a décidé de quitter l’OTAN. Stupeur !

Mai 1968. Je commande le 8° Hussards à Altkirch. Les régiments de CLB sont mis en alerte pour venir maintenir l’ordre à Paris en cas de besoin. Mes hussards chargent les obus dans les EBR alors que les grévistes de l’usine en face du quartier essayent de les débaucher. Mais nous tenons nos gars en main et nous n‘aurons heureusement pas à intervenir à Paris.

Après le 30 mai, j’ai l’occasion de sortir seul à cheval en forêt avec mon chef, le général de Boissieu, et d’entendre son point de vue sur les évènements.

En 1969, nommé colonel et affecté au CETAT, j’y reçois mission de rédiger le règlement d’emploi de la division avec menace ou utilisation de l’arme nucléaire tactique.  Je fais de mon mieux !

***

Les années suivantes, je constate une vague d’antimilitarisme dans le pays et des troubles dans certains régiments. En 1973,  chef d’état-major de la 5° RM à Lyon, et bientôt  général, je vois l’adieu aux armes de mon chef, le glorieux général Lalande, sabotée Place Bellecour par un groupe de gauchistes.

En 1974, je commande la X° brigade mécanisée à Reims qui expérimente toutes les nouveautés et a l’honneur de célébrer à Mourmelon le 30° anniversaire de 1945. Mais, pendant ce temps-là,  à  Verdun, mon divisionnaire, le général Henry, doit, seul, arrêter dans la rue, un groupe de soldats mutinés à l’appel du 2° classe Krivine qui veut exploiter un accident militaire mortel pour soulever la garnison.

***

Un mot  sur le rééquipement de l’armée de terre

Pendant toute cette période, je participe aux  études de matériels blindés. Nos engins modernes sont bons mais, d’une génération à l’autre, leur prix augmente beaucoup du fait de leur sophistication accrue. Or le budget est limité, d’où des commandes annuelles à l’industrie minuscules, donc coûteuses pour nous, des programmes qui s’étalent sur 15 ans ou plus, et la nécessité d’entretenir simultanément des matériels de plusieurs générations….  Je vérifierai bientôt de près le poids de tout cela.

***

En revanche, je peux me réjouir de nos grands progrès réalisés sur le plan humain. Sous l’impulsion notamment du Général Lagarde, « la grande muette » réussit son aggiornamento en matière de communication interne et externe, d’information et de concertation ainsi que de pédagogie participative.

***

  Je mets en œuvre tout cela de 1976 à 79 à la tête  de l’école de Cavalerie de Saumur.

***

En 1979, je suis nommé commandant des écoles et centres de formation de l’armée de terre, poste passionnant où je compte finir ma carrière, mais, le 2 août 1980, le Ministre me téléphone : “Vous êtes nommé CEMAT !“

 

CEMAT

Avec moi, les plus chanceux de la “Victoire 1945“ arrivent au sommet de la hiérarchie… Le major général, (puis le CEMA lui-même Lacaze en 1981), 3 commandants de région, 3 inspecteurs d’arme, 4 directeurs…

Mais nous réalisons que les épreuves que nous avons surmontées depuis 1945 ne sont rien à côté de la difficulté de nos rapports avec les mondes politique et médiatique : différences de mentalités et méfiance réciproque. La diminution drastique des crédits limite nos moyens, ce qui provoque des critiques de l’opinion envers le service militaire armé, d’où le succès chez les étudiants du service en coopération … le tout sur fond de pacifisme et de mauvaise conscience anticoloniale.

Sans compter la priorité accordée à la dissuasion nucléaire, surestimée, selon moi, par les gouvernements successifs, y compris par M. Mitterrand fraichement converti lui-même à ce « dogme »…

Au fil des mois, mes rapports avec le Ministre de la Défense, M. Hernu, d’abord cordiaux, se tendent. Il me demande de féminiser les armes de combat, ce que je refuse. Et, surtout, je conteste son Plan à Long Terme qui sacrifie mon armée au Nucléaire, alors que je pressens qu’on aura de plus en plus besoin de vrais soldats. Je réalise que, dans ces conditions, je ne vais pas pouvoir rester longtemps CEMAT.

L’armée de terre continue cependant à tourner malgré les compressions d’effectifs : elle intervient notamment au Liban en 1982,  mais, début 1983, ont lieu de nouvelles  dissolutions de régiments.

Par ailleurs, sur demande du Chancelier  allemand qui craint de voir le territoire de son pays vitrifié en cas de guerre, le chef de l’Etat renonce au missile Hadès, prévu comme successeur du Pluton, donc à l’utilisation tactique de l’arme nucléaire par l’armée de terre.

Dans le même temps, le Ministre m’impose littéralement (sans étude préalable) la création  d’une « Force  d’Action Rapide », inutile à mes yeux, ce, sur  le conseil occulte d’un général de ses amis…

Ma résolution se précise…

 

Le 9 mars 1983, le même Ministre, tout sourire, m’annonce que le Gouvernement veut récompenser en moi un bon serviteur quand je partirai à la retraite en me trouvant un « glorieux prolongement de carrière »…  Il ajoute, toujours souriant, que cela devrait mettre fin à mon opposition à son Plan à Long Terme. Il me demande de lui adresser ma réponse par écrit. Je la lui fais porter sur l’heure, c’est ma démission.

Mais, c’est un vendredi, il a déjà quitté Paris. Il n’apprend la nouvelle que le lundi en lisant le Figaro dans l’avion du retour.  Pendant ce temps-là, je préviens tous ceux qui doivent l’être et je pars pour ma dernière inspection prévue à l’école des Transmissions de Montargis. Au retour, le Ministre me convoque et notre dernière entrevue est… très orageuse. En sortant de chez lui, je me surprends à fredonner comme Piaf : « Non, rien de rien, non, je ne regrette rien ! »

Commence alors pour moi une 2° vie, presque aussi passionnante que l’autre.

***

1985 : Notre camarade Lacaze, fils de gendarme et chef de nos armées, part à la retraite et entre en politique. Yves Bardon reste le dernier membre de Victoire dans l’armée active mais la France continue et l’Armée de terre, bientôt amputée des deux tiers et profondément transformée, continue à bien la servir.

 

Confidence : En 1994, M. Chirac, maire de Paris et candidat à la Présidentielle, m‘invite à dîner pour discuter du service militaire qu’il veut supprimer s’il est élu. Je le conjure de n’en rien faire et le lui confirme le lendemain par écrit… On connait la suite.

***

Conclusion : En ce jour, je pense surtout à nos camarades tombés à 25 ans au détour d’une piste, des fils de généraux comme Bernard de Lattre et Henri Leclerc de Hautecloque ou des modestes comme Marcel Gilet que j’accompagne fin 1948 au bateau qui va l’amener en Annam à la tête de partisans. Il me confie : « Je suis fiancé et je ne la reverrai jamais. Je sais que je pars vers la mort. »

Par opposition, je mesure ma chance, immense, et je me sens intensément solidaire de tous ceux de cette promotion pas comme les autres qui, ayant bien servi et pas mal souffert, témoigne modestement de sa participation à la longue chaine du devoir accompli par les soldats de la France.

Je constate sans vanité abusive que, les plus chanceux d’entre nous au moins, nous n’avons pas cessé de repartir après chaque coup reçu, d’entreprendre et de créer (et d’abord une famille),  de témoigner et de transmettre, de croire et d’espérer en la jeunesse, en nos valeurs, en la France, en la Vie…

C’est d’ailleurs le splendide message contenu dans « Les champs de braise », le maitre – livre de mon camarade de corniche Hélie de St Marc. Il n’a pu nous rejoindre à Coët en 1945 car, mal remis de sa déportation, il était à l’hôpital.

C’est aussi, en moins connu, celui de Jacques Bonfils, ici présent. Un obus lui avait arraché le bras gauche dans sa tourelle en novembre 1944, il était pourtant des nôtres à Coet en juillet 45, il s’est battu en Indo à la tête de la 10° compagnie du 3° Etranger sur la RC 4 en octobre 1950. Prisonnier des Viet pendant plus de 2 ans et libéré, à peine remis, il a voulu reparti au combat  en Algérie.                                                 Cet homme-là a consacré sa retraite à faire du bien au peuple vietnamien dont certains l’avaient pourtant beaucoup maltraité, l’aidant à reconstruire les ponts, les écoles et la cathédrale que la guerre avait cassés.

Jacques, mon ami, soldat courageux et homme de cœur, tu honores la promotion Victoire.

Avec toi, je renouvelle mon salut fraternel à nos  camarades tombés au combat.

Je rends hommage à leurs veuves, héroïques elles aussi, à leur manière, comme Denise des Essars, femme et sœur de 2 officiers de Victoire MPLF en Indochine.

A nos épouses qui ont si souvent porté seules la responsabilité de nos familles et qui nous ont aidés à vivre les moments difficiles, je témoigne de notre reconnaissance affectueuse.

Nos rangs de nonagénaires s’éclaircissent beaucoup, nous venons encore de dire adieu ces jours derniers à Pierre  Belfayol, vrai soldat et major général de l’AT 1980, et à Jean Combette, survivant miraculé du convoi de Dalat de 1948 et de bien d’autres aventures.

 

Mes amis, je crois que le Général de Lattre qui  nous inspectait (trop)  souvent en 1945 serait assez content de nous …

Il nous conseillerait cependant de continuer, jusqu’à la fin, à donner, comme lui, l’exemple de la dignité et du courage, et à rayonner notre foi en la France.

C’est bien là l’essentiel du message que nous voulions aujourd’hui transmettre aux jeunes. »

Merci

JD

 

 




Attendons…(actualisé)

15122012

 Attendons...(actualisé) dans HUMEURS laicite

(début du texte actualisé) COMMUNIQUE du CEM de la MARINE/ L’évêque aux armées procédera à la célébration du rite pénitentiel à la chapelle de la base navale de Toulon le 18 décembre matin. Les offices pourront reprendre après cette date. Cette chapelle a été vandalisée et profanée dans la nuit du 8 au 9 décembre 2012.

Le chef d’état major de la marine condamne une nouvelle fois avec la plus grande fermeté ces actes inqualifiables qui ne sont en aucun cas compatibles avec les valeurs que nous défendons.

L’enquête de la gendarmerie maritime se poursuit et tout est mis en œuvre pour identifier les auteurs.

Pour sa part, le cabinet du ministre précise qu’ »une communication est évidemment prévue ultérieurement, une fois l’enquête terminée ».

Chacun jugera la portée de ces réactions minimalistes…! / (fin du texte actualisé)

 

Article paru dans « Var matin » de dimanche:

« Stupeur et colère samedi dans l’enceinte du port militaire de Toulon après avoir découvert que la chapelle avait été profanée.

Selon les premières constatations, le tabernacle, le baptistère et l’ambon (pupitre où repose la Bible) – trois symboles de la foi catholique – ont été renversés et brisés. Ce triste spectacle a été découvert samedi après-midi par un marin qui se rendait à la chapelle pour se recueillir. Ce dernier a aussitôt prévenu la gendarmerie maritime qui a ouvert une enquête. »

Nul doute qu’un représentant du Gouvernement va se déplacer à Toulon pour assurer les catholiques  locaux de son soutien comme cela se fait habituellement dans notre état laïque lors de toute atteinte à la liberté de culte ou de croyance.

Attendons avec impatience les propos tenus qui au-delà de la profanation (provocation) devront souligner que chez nous plus qu’ailleurs la neutralité est déterminante. Pensons simplement à nos engagements actuels sur des territoires soumis à de fortes influences religieuses: Afghanistan, Liban…Qu’adviendrait-il de notre crédibilité si le confessionnel venait  à peser sur l’opérationnel ?

Or à Toulon, le ver est semble-t-il dans le fruit.

Nos jeunes officiers, parfois prompts à s’engager avec la fougue qu’on leur connaît, trouveront certainement là un nouveau sujet de méditation à l’aube de leur vie de soldat de la Nation.







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