Libre opinion : Comment abuser d’une muette

29 03 2014

 nuque

Tiré de l’excellent blog de Michel Goya, la voie de l’épée

Vous voulez vous faire une gloire universitaire et/ou journaliste facile ? Faites une enquête sur le monde militaire. Si « l’armée » est « la grande muette » c’est forcément qu’elle cache quelque chose, à vous d’inventer quoi, de compiler quelques dizaines de faits, vrais ou adaptés, puis de conclure dans un livre au titre accrocheur (avec le mot « secret » si possible ou un équivalent) à l’existence d’un phénomène particulier et dissimulé. Vous ne craignez rien puisque justement vous pensez vous attaquer à une muette.

Je passe sur les adeptes des X-files. L’un d’entre eux me demandait récemment à voix basse pourquoi l’armée refusait de publier le rapport (j’ai oublié le nom de code) sur les OVNIs. Plus sérieusement, et sans remonter à la Grande guerre (les fusillés en masse, les troupes noires chair à canons, etc.) on a droit régulièrement aux succédanés de la Guerre d’Algérie.
La notion d’ « ennemi » intérieur a beaucoup plu un temps, les militaires français rêvant, c’est bien connu, d’appliquer aux banlieues parisiennes les méthodes de la bataille d’Alger. Je me souviens donc d’une thèse, puis d’un ouvrage et d’articles dérivés, sur « la préparation au combat contre l’ennemi intérieur » dont la profondeur (au sens de creux) n’avait  d’égal que la (in) suffisance des membres du jury sur le sujet. Je me souviens aussi d’un pseudo-scientifique m’interrogeant sur les plans d’intervention militaires dans les banlieues. Le même, et ce qui a coupé court à notre conversation, me demandait aussi si les militaires étaient vraiment tous « républicains » jouant sur la variante « coup d’état » de ce fantasme algérien, variante qui revient de temps en temps sur le devant de la scène journalistique en s’appuyant sur les fantasmagories internautiques de quelques illuminés. 
Toujours dans la veine algérienne, on a eu droit aussi à une « école française de la contre-insurrection » (résumée au quadrillage étroit de la population et surtout à la torture) s’exportant dans le monde entier, inspirant toutes les dictatures d’Amérique latine (qui nous attendaient avec impatience pour imaginer tout cela) et d’Afrique subsaharienne jusqu’au Rwanda. Un géopoliticien célèbre me demandait même un jour sans rire si les militaires français ne cherchaient pas au Rwanda à prendre une revanche sur l’Algérie. Il liait ainsi la filière algérienne à ce nouveau pot à miel constitué par l’engagement au Pays des mille collines et particulièrement l’opération Turquoise. La construction, aussi farfelue qu’indécente, d’un « Sabra et Chatila à la française » (à ce détail près que les militaires français n’étaient pas présents au Rwanda au moment des massacres), a permis de créer une nouvelle branche secondaire qui a fait la fortune de quelques uns au mépris de la moindre rigueur intellectuelle.
Voici maintenant le temps des enquêtes internes. Après avoir tenté, sans grand succès, d’accuser l’institution militaire de raciste (ce qui est différent évidemment de cas individuels) La guerre invisible. Révélations sur les violences sexuelles dans l’armée française permet à deux journalistes de faire un joli succès de librairie en « dénonçant », « dévoilant », les horreurs sexistes du monde militaire. Voici donc une compilation de quarante témoignages d’agressions sexuelles ayant eu lieu dans les armées depuis 2001. Ces témoignages sont tous évidemment vrais et également odieux (et, autant que je sache, sanctionnés) mais là n’est pas la question. Le problème est que la compilation de quelques dizaines de faits ne fait pas un phénomène de fond. On pourrait d’ailleurs avec cette méthode et en ne compilant que des témoignages contraires (il pourrait y en avoir des milliers) expliquer qu’il n’y a jamais eu aucun problème dans les armées, ce qui n’aurait en soi pas plus de signification. Passons sur la méthode qui consiste à associer aux agressions sexuelles, la prostitution lors des opérations en Afrique (présentée forcément comme une forme d’agression) et des bizutages d’une crétinerie sans noms (au sein d’écoles militaires qui sont forcément peuplées de nazis ou de catho-tradis voire souvent les deux). On pourrait presque croire à un pamphlet idéologique, disons ultra-féministe, tant tous les hommes présentés, ou presque, sont systématiquement cons et pervers.  
La population militaire (gendarmes compris) représente à peu près la population adulte de Lyon (Rennes si on ne tient compte que des femmes), or, si on regarde les registres policiers de cette ville depuis 2001 on trouvera probablement et malheureusement bien plus de 40 cas d’agressions sexuelles ou autres. Quant aux non-dits, très probablement plus nombreux, il n’y a pas de raison qu’ils soient plus importants dans un cas que dans l’autre. Autrement-dit, loin de « la guerre invisible », il est possible qu’en réalité la proportion de ces actes soit inférieure à la moyenne nationale. Je n’en sais rien, toujours est-il qu’en 34 ans de vie militaire je n’en ai jamais rencontré. Les seuls cas d’agressions sexuelles, rares et impitoyablement sanctionnés, dont j’ai jamais entendu parler concernait en réalité des hommes. Peut-être verra-t-on bientôt un livre sur les agressions sexuelles exercées par les homosexuels. Je crois qu’on aura plutôt quelque chose sur les persécutions dont ces derniers auraient fait l’objet et on trouvera aussi sans aucun doute 40 cas qui ne prouveront pas pour autant que les armées sont d’odieuses organisations homophobes.
Quant à l’accusation de dissimulation, qu’il y ait volonté de certains de cacher des faits en espérant ainsi ne pas écorner l’image de leur unité ou leur carrière, c’est l’évidence…comme dans n’importe quelle autre structure, jusqu’au moment où les faits sont connus et les sanctions plus lourdes encore. Maintenant les armées sont elles obligées de faire un communiqué de presse chaque fois qu’il y a une vilenie dans ses rangs hormis le cas où chacun de ses membres n’est plus un citoyen comme les autres mais un représentant armé de la nation, c’est-à-dire en opération ? Dans ce cas, et alors que l’honneur de la nation est engagé, il est évident que cela doit être porté à la connaissance du public ainsi que la manière dont l’affaire est traitée. Cela a été le cas notamment lors de la sordide affaire Mahé en Côte d’Ivoire. Dans les autres cas, l’armée n’est pas plus muette que n’importe quelle autre administration, entreprise ou association.
Encore une fois, tout cela ne signifie en rien qu’il n’y ait rien de répréhensible dans l’institution militaire. Individuellement on trouvera certainement dans une population de près de 400 000 hommes et femmes à peu près tous les types de comportement possibles. C’est collectivement qu’l faut s’interroger en gardant à l’esprit que l’on parle d’une organisation bien plus complexe et hétérogène que la vision que peut en avoir un public non averti. Un militaire ne parle jamais par exemple de « l’armée » parce que ce grand tout qui englobe les trois armées (avec leurs nombreuses subdivisions), la délégation générale pour l’armement, la gendarmerie et peut-être même le secrétariat général pour l’administration ne signifie pas grand-chose pour lui. Qu’on évoque la manière dont les premières femmes ont été traitées à Saint-Cyr, non par l’école elle-même mais par les autres élèves-officiers, ça c’était (c’est ?) un phénomène collectif inadmissible qui méritait d’être traité de manière moins caricaturale. Dire que « l’armée cache des choses » ne veut en revanche par dire grand chose mais c’est tellement facile. 


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