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La vie des blogs : le général B. Clément-Bollée, COMFT :  » des fermetures de régiments  » mais  » pas de sous-soldats  »

9 07 2013

 La vie des blogs : le général B. Clément-Bollée, COMFT :

Interview parue sur l’excellent blog « Défense globale » d’Olivier Berger, La voix du Nord.

Le commandant des forces terrestres, le général Bertrand Clément-Bollée,  n’a plus qu’une année à diriger la grande maison lilloise.

Il garde une parole riche, franche et une vision réaliste de ce que doit demeurer l’armée de Terre malgré les affres budgétaires et la suppression d’une brigade.

En cette délicate période de transition, entre Livre blanc de la défense et de la sécurité nationale et Loi de programmation militaire, le général Clément-Bollée avertit :  » Je veux profiter de ma dernière année pour aider le CEMAT à faire connaître les besoins d’une armée de Terre qui doit évoluer. Mais on ne doit pas être les dindons de la farce. « 

Premiers retours d’expérience du Mali, programme Scorpion, fermeture de régiments et combat budgétaire, un entretien à lire absolument…

- En quoi l’opération Serval au Mali a-t-elle permis d’influencer le Livre blanc ?

 » D’abord, en corrélation avec la réflexion du Livre blanc, Serval a permis d’arrêter l’idée que les forces prépositionnées, on n’en a plus rien à cirer et que ça coûte cher. On a compris qu’il fallait en laisser un peu. Et que ces forces sont indispensables pour garder une liberté d’action. Nous avons également démontré la pertinence de l’échelon national d’urgence. On a joué le Guépard et ça marche. Le Livre blanc le pérennise et c’est très bien. « 

- Quels sont les autres retours d’expérience ?

 » Le Mali a permis d’assurer le principe d’association des chefs en alerte (jusqu’aux commandants d’unités) aux planifications tièdes. Avant, l’alerte était assez générique, allant de la distribution de sucettes au conflit paroxystique. Bon, on s’entraînait plutôt sur le haut du spectre. Pour la première fois, nous avons mandaté très en amont les brigades en alerte, pour qu’elles ciblent le Mali, se documentent sur le combat en zone sahélienne, les jihadistes, le combat de rezzou (touareg)… Actuellement, vous devez avoir une petite idée du sujet étudié ? « 

bcb-2 dans INFOS

- Le Sud-Libyen et les pays environnants du Mali ?

 » Voilà, où sont passés les jihadistes ? Nous ne sommes pas des va-t-en guerre, on se prépare. Nous étudions également le Liban, où nous avons 900 casques bleus, et les possibles débordements du conflit syrien. Qu’est-ce qui pourrait nous être demandé ? Le Mali a ainsi démontré notre capacité d’adaptation et la flexibilité opérationnelle du système force terrestre. On le voit avec la logistique qui ne ressemble pas à la log statique « fobisée  » (de FOB, base avancée) d’Afghanistan. Au Mali, nous sommes dans une logistique d’accompagnement, sur deux axes au début avec Gao et Tombouctou, en limite d’élongation même. Ce succès montre la maturité professionnelle de l’armée de Terre.

Autre enseignement, en dépit de la mobilité de l’ennemi, nous avons prouvé la pertinence de la doctrine  » pas un pas, sans appui « , hélicoptères, artillerie et même interarmées avec l’armée de l’Air. L’évolution nous pousse aussi à entrer dans l’esprit nomade, à l’image du GTIA Désert. Le but, c’est l’agilité tactique, la mobilité, la cohérence. On peut être dispersé pour investiguer et se concentrer à temps pour renvoyer à l’ennemi la surprise, une asymétrie due à notre technologie de l’information.

Le climat extrême nous montre aussi la nécessité de développer encore plus en France une approche de la pratique du sport tournée vers l’opérationnel. Les hommes reviennent fatigués. Et pour finir, le Mali a affirmé que nos matériels étaient à bout de souffle, le VAB, les Sagaie et parfois, les 10RC (blindés légers). Et que le programme Scorpion (remise à niveau matérielle de l’armée de Terre) est indispensable. Les VBMR (véhicules blindés multirôles) et les EBRC (engins blindés de reconnaissance et de combat) auraient fait un carton au Mali.   »

- Voici qui nous amène à la période de transition, entre le Livre blanc et la loi de programmation ? Comment considérez-vous la nouvelle réforme demandée et notamment, la perte d’une brigade ?

 » Pour le chef des forces terrestres que je suis, perdre une brigade, entre 5 et 6 000 hommes, c’est d’abord une amputation. C’est douloureux. Une vraie perte capacitaire sur le plan collectif. Et sur le plan individuel, on me demande de faire dix Florange, ce n’est pas rien à assumer.

Maintenant, je suis réaliste. Le Livre blanc de 2008 était devenu inatteignable. Il faut savoir que dans le budget d’équipements interarmées, l’armée de Terre représente 20 %. Nous représentons 75 % quand on nous demande des économies… Mais nous avons eu le VBCI (véhicule blindé de combat d’infanterie), l’hélicoptère Tigre, le LRU (lance-roquettes unitaire), ce qui était déjà une bonne chose. Mais voilà, l’armée de Terre, ce sont des petits programmes. On peut faire des coupes dans 630 VBCI, allez scinder en deux un porte-avions ou un Rafale en six. C’est donc nous qui ramassons. À un moment, il fallait siffler la fin de la récré, sinon, on décrochait. « 

- Préférez-vous coller au budget plutôt que promettre des choses impossibles ?

 » Effectivement, le Livre blanc ramène l’ambition au réalisme budgétaire. On change le niveau avec deux brigades d’intervention majeure, autour de 20 000 hommes et on passe de 71 000 à 66 000 hommes projetables. On réduit aussi les distances de projection. L’arc de crise est abandonné. Nous sommes plus dans la périphérie européenne que dans le mondialement possible. On se recentre globalement sur l’Afrique, le Moyen-Orient, le golfe arabo-persique. « 

bcb3- Comment envisagez-vous concrètement cette réduction ?

 » C’est une douleur de perdre une brigade mais je retiens qu’au niveau des capacités, nous gardons le spectre complet. Plus quelques échantillons que nous gardons en veilleuse… « 

- Avez-vous des exemples de ces domaines en veilleuse ?

 » Le renseignement de l’armée de Terre par exemple. Nous n’avons également qu’un régiment cynophile, alors que les chiens explos (détecteurs d’explosifs) sont déterminants, ou seulement trois régiments d’hélicoptères ce qui limite les lots de déploiement. La logistique est aussi en sous-capacité, en ce qui concerne la flotte de transporteurs (camions). Nous sommes également déficitaires à la marge dans l’appui au commandement, les transmissions. « 

- Y aura-t-il une armée à deux vitesses dans l’esprit de la Force d’action rapide des années 90 ?

 » Premier principe d’évolution : il n’y aura pas d’armée à deux vitesses. Après dix ans d’opérations et d’Afghanistan, on ne peut pas dire à certains :  » Tu es un sous-soldat « . « 

- Comment faut-il alors comprendre la différenciation instaurée par le Livre blanc ?

 » Pour nous, la différenciation doit s’envisager comme un concept organisationnel. Le Livre blanc détermine trois niveaux de brigade : coercition avec des moyens lourds (Leclerc, VBCI, LRU…), stabilisation (VAB, AMX 10RC, puis VBMR et EBRC) et brigade légère comme la 11e BP (parachutiste) et la 27e BIM (infanterie de montagne). Dans cette configuration, tout le monde est éligible aux OPEX. Non seulement, on y tient mais c’est même un principe fort et un axe majeur de la cohésion de l’armée de Terre. Sinon, il y aura rejet. Si on loupe ça, on fera un mal considérable.

En vingt ans d’engagements, les forces terrestres ont acquis une maturité exceptionnelle. Distinguer ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas, c’est leur faire injure. Déjà, l’armée de Terre a été un modèle de  retenue avec Louvois… « 

- Quelles sont donc vos préconisations au chef d’état-major de l’armée de Terre ?

 » Nous sommes actuellement dans une réflexion prospective à la Loi de programmation militaire. A mon niveau de commandement, je considère normal de faire part de mes réflexions au CEMAT dont le rôle est de déterminer la politique de l’armée de Terre.

Mon idée maîtresse est de proposer des gains en effectifs, tout en améliorant l’existant et sans remettre en cause l’avenir. Puisque je suis contraint à perdre une brigade, je veux en faire une opportunité pour améliorer les difficultés déjà constatées.

Par exemple, le CRR-FR (Corps de réaction rapide France de Lille) a perdu son 43e RI. Du coup, il me demande des moyens pour s’entraîner. On lui en met mais c’est une perte d’efficacité. L’idée est de lui donner un minimum de 70 % de capacités d’auto-entraînement, de lui réinjecter des forces de transmission, comme une compagnie. « 

- Mais si vous renforcez certains tout en perdant une brigade, il faudra bien fermer des garnisons…

 » Nous voulons rester opérationnels, pas réussir seulement une déflation d’effectifs. L’échenillage, en prenant quelques uns par ci et par là, engendrerait une frustration généralisée. Ils sont déjà tous aux taquets ! Il faudra donc dissoudre des régiments. « 

- Les députés et élus locaux n’aiment pas trop ça en général…

 » Si on met de l’aménagement du territoire, on ne s’en sortira pas. Je milite pour que plusieurs garnisons soient fermées pour garder une capacité pleine et entière. « 

- Combien de fermetures ?

 » Entre six et huit pour ne pas décrocher. Ça ne se fera pas en une année puisque ce plan courra de 2014 à 2019. Ça fait à peu près deux par an. La pire des solutions serait l’échenillage. Nos régiments ne sont pas en sureffectif et une telle décision mettrait tout le dispositif en péril. Je rappelle qu’aujourd’hui, nous avons 82 régiments et qu’en 1989, nous en avions 229… Autre temps. « 

- Le personnel civil sera-t-il touché par ce plan de réduction des effectifs ?

 » La force opérationnelle terrestre (FOT) va perdre cinq-six mille hommes en passant de 71 000 à 66 000. Soit. Mais l’économie totale demandée à la Défense est de 24 000 personnes, sans compter les 10 000 restantes du plan précédent. Il reste donc 18 000 postes à trouver en interarmées, dont des civils qui sont 67 000. Plus que l’objectif demandé pour la FOT ! Oui, il faudra en parler. « 

- On vous sent résolu à faire entendre votre voix…

 » C’est ma dernière année. Je vais en profiter pour aider à trouver les clés dans l’action à conduire et aider le CEMAT à faire connaître les besoins d’une armée de Terre qui doit évoluer. Nous ne voulons pas être les dindons de la farce. J’espère avoir les moyens de réussir cette nouvelle déflation capacitaire conséquente. Mais sans échenillage ou perte capacitaire, car ce serait terrible. Une décision politique a été prise, le budget est maintenu et financé pour trois ans. Mais Bercy n’a peut-être pas la même approche. Je suis totalement résolu à me battre, comme l’a dit le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian,  » pour une Loi de programmation militaire au budget respecté « . « 

RECUEILLI PAR OL. B.

 


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